Il y a cinquante ans disparaissait Raymond Queneau, figure majeure des lettres françaises du XXe siècle, mort d'un cancer du poumon à l'automne 1976. L'écrivain, né au Havre en 1903, laisse une œuvre inclassable qui mêle roman, poésie et essai, et une méthode : travailler la langue de l'intérieur, entre rigueur et cocasserie.
Rappelant cette anniversaire, RFI dresse le portrait d'un homme qui fut, dans les décennies d'après-guerre, l'un des plus influents de la scène littéraire française : membre de neuf jurys de prix littéraires, chef du comité de lecture des éditions Gallimard, directeur de l'Encyclopédie de la Pléiade, scénariste et parolier de Juliette Gréco, pour laquelle il écrivit « Si tu t'imagines », devenu un tube mondial.
Une œuvre entre gravité et farce
Le grand public connaît Queneau surtout par deux livres emblématiques : Exercices de style (1947) et Zazie dans le métro (1959), traduits dans le monde entier. Le premier raconte une même anecdote d'altercation dans un bus selon 99 modes différents, en s'inspirant de L'Art de la fugue de Bach. Le second suit les pérégrinations d'une fillette débarquée de province dans un Paris onirique où se confondent genres, langues et sexes, et se conclut sur le mot « vieilli », au sens de « grandi ».
Pour Vladimir Nabokov, Exercices de style est « un chef-d'œuvre fascinant et sans doute l'un des titres les plus mémorables des lettres françaises contemporaines ». Umberto Eco, qui traduisit le livre en italien, estimait que Queneau avait « réinventé la roue, que tout le monde peut désormais emprunter pour voyager aussi loin que le cœur leur en dit ».
L'œuvre compte une vingtaine de titres et une quinzaine de romans, du Chiendent (1933) au Vol d'Icare (1968), en passant par Un rude hiver (1939) et Les Fleurs bleues (1965). Une sensibilité nostalgique y alterne, tout au long de la carrière, avec le goût marqué pour la cocasserie et le jeu sur les possibles narratifs.
Le poète et le mathématicien
Queneau a également écrit plus de mille poèmes. Dans ses recueils, Courir les rues (1967), Battre la campagne (1968), Fendre les flots (1969) ou Morale élémentaire (1975), l'autobiographique se mêle aux réalités du quotidien, le discours scientifique à la quête mystique.
Sa modernité tient à sa capacité à brouiller la frontière entre les genres et à inventer sans cesse de nouvelles formes d'écriture. Dans les années 1960, il participe à la fondation de l'Oulipo, à la fois club littéraire et laboratoire d'idées, où l'on associe logique mathématique et création littéraire. Cette démarche s'accompagne chez lui d'un idéal d'universalité hérité des Encyclopédistes du XVIIIe siècle : ses curiosités vont des mathématiques aux religions, de l'ésotérisme aux philosophies orientales.
Il avait fait de cette question sa devise personnelle : « quelle satisfaction peut-on bien éprouver à ne pas comprendre quelque chose ? »
Du Havre à la Sorbonne, la quête du style oral
Né en 1903 dans une famille modeste de merciers, dont les critiques ont vu dans le tissage une prédestination pour une écriture conçue comme un processus artisanal, Queneau raconte ainsi ses origines dans Chêne et chien (1937) : « Je naquis au Havre un vingt et un février / En mil neuf cents et trois / Ma mère était mercière et mon père mercier ».
Lecteur précoce, trois livres par semaine selon la légende, plus de mille à vingt ans, il gagne Paris après son baccalauréat en 1920 pour étudier la philosophie à la Sorbonne. Il se passionne pour les mathématiques, notamment l'arithmétique des nombres premiers, fréquente le cercle surréaliste d'André Breton pendant cinq ans, puis s'en éloigne en raison de divergences théoriques et personnelles, tout en gardant le goût des jeux de mots hérité des surréalistes.
Sa quête d'authenticité le conduit vers Flaubert, Joyce et Faulkner, et surtout vers Céline, dont Voyage au bout de la nuit (1932) vient de paraître. Queneau y voit « le premier livre d'importance, où pour la première fois, le style oral marche à fond de train [...] Ici, on a le français parlé moderne, tel qu'il est, tel qu'il existe ».
Ce français parlé moderne irrigue Le Chiendent (1933), premier roman né du projet de réécrire le Discours de la méthode, drôle et sombre, soumis à des règles d'arithmétique et de symétrie. Ce livre fonde toute l'œuvre romanesque à venir : une quête initiatique sur fond d'imagination débridée.
Un conteur que la gouaille a parfois masqué
Exercices de style a connu une fortune extraordinaire : lu par des générations d'écoliers, mis en images, porté sur la scène des cabarets. Ce succès rappelle que son auteur fut avant tout un conteur hors pair, aux dires de ses contemporains, et pas seulement un « rigolard », réputation qui a parfois masqué son érudition et relégué son œuvre du côté de la farce.
Queneau avait anticipé ce risque. En témoignent les propos qu'il attribue à Gabriel dans Zazie dans le métro : « N'oubliez pas l'art tout de même. Y'a pas que la rigolade, y'a aussi l'art ! »
Questions fréquentes sur Raymond Queneau
Quand Raymond Queneau est-il mort ?
Raymond Queneau est mort d'un cancer du poumon en 1976, cinquante ans avant la commémoration rappelée par RFI.
Quels sont les livres les plus connus de Raymond Queneau ?
Exercices de style (1947) et Zazie dans le métro (1959) sont ses deux œuvres les plus célèbres, traduites dans le monde entier.
Qu'est-ce que l'Oulipo ?
Fondé dans les années 1960 avec la participation de Queneau, l'Oulipo est un club littéraire et laboratoire d'idées associant logique mathématique et création littéraire.
