Près de 200 scientifiques étudient depuis fin octobre 2026 le milieu marin des îles Desertas, au large de Madère, afin d'évaluer la santé des écosystèmes et de mesurer les effets concrets de la protection des océans sur la biodiversité. L'expédition, rapportée par euronews, mobilise une quinzaine d'embarcations autour de trois îlots rocheux inhabités situés à environ 40 kilomètres au sud-est de Madère.
L'initiative intervient alors que la protection des écosystèmes marins figure à l'agenda international, à quelques jours de la 17e Conférence des parties sur la biodiversité, réunie à Erevan, en Arménie. Elle offre un cadre d'observation privilégié pour les politiques publiques de conservation, un domaine où Madère figure parmi les territoires pionniers de l'Atlantique.
Une expédition comparative entre zones protégées et zones de pêche
Le voilier Santa Maria Manuela, long de 70 mètres, sert de navire amiral à cette mission qui a conduit des chercheurs de plusieurs régions du monde vers les îles Desertas. Les scientifiques y déploient des caméras sous-marines appâtées, installées sur des structures métalliques, pour attirer et filmer les poissons à des profondeurs de 40 à 50 mètres.
Le protocole repose sur une comparaison directe entre deux zones : au sud des îles Desertas, où la pêche est totalement interdite, et au nord, où elle demeure autorisée dans certaines parties.
« Nous allons placer ces caméras dans ces zones marines protégées, puis aussi dans des zones où la pêche est pratiquée, et nous allons comparer les deux », a expliqué Jennifer Caselle, chercheuse à l'Institut des sciences marines de l'université de Californie à Santa Barbara.
Les chercheurs complètent ce travail visuel par des prélèvements d'eau destinés à identifier des traces d'ADN de poissons susceptibles d'échapper aux caméras. Cette méthode dite de l'ADN environnemental permet d'établir un inventaire plus complet de la faune présente, y compris pour les espèces discrètes ou migratrices.
Des résultats encourageants pour les aires marines protégées
Les premières observations convergent : la protection fonctionne. Juan Mayorga, biologiste marin de l'initiative Pristine Seas de la National Geographic Society, analyse les images sous-marines pour mesurer les effets des mesures de conservation.
« À mesure que nous protégeons cet endroit, année après année, les poissons deviennent de plus en plus gros et produisent toujours plus de petits. C'est la protection qui fonctionne », a souligné le chercheur colombien.
Ce constat revêt une portée qui dépasse le cas madérien. Il alimente le débat, encore ouvert, sur l'efficacité des aires marines protégées, dont le rôle demeure discuté faute de données de terrain suffisantes. Comme le rappelle La Dépêche dans un entretien avec le journaliste Guillaume Pitron, la biodiversité marine reste très imparfaitement connue, ce qui rend cruciale l'acquisition de données empiriques solides avant d'arbitrer les usages des océans.
Mesurer l'impact du réchauffement climatique
L'expédition ne se limite pas à l'inventaire de la vie sous-marine. Sur les îles Desertas, les scientifiques mesurent également la température des roches dans la zone intertidale afin d'étudier les effets de la chaleur sur les organismes marins.
Rui Seabra, chercheur de 44 ans à l'université de Porto, fixe des capteurs de température sur des roches exposées à marée basse. Son travail porte sur le comportement des crustacés et des éponges en zones ensoleillées et à l'ombre, des données qui permettent de prévoir l'évolution de la biodiversité marine sous l'effet de la hausse des températures.
« Nous devons comprendre comment la biodiversité sera redistribuée, quelles espèces migreront et vers où, quelles conditions existent ici, comment elles vont changer et quelles espèces nous nous attendons à trouver ici à l'avenir », a détaillé le chercheur.
L'urgence d'agir sans attendre les arbitrages internationaux
Emanuel Gonçalves, chef de l'expédition et directeur scientifique de la Fondation Oceano Azul, reconnaît l'importance des réunions internationales dans la définition des priorités politiques. Il estime toutefois que le travail de terrain ne peut attendre les décisions diplomatiques.
« Nous ne pouvons pas attendre. Et c'est ce que la science nous dit aussi. Cette urgence d'agir ne nous permet pas d'attendre des décisions qui, parfois, mettent des décennies à être prises », a insisté le chercheur.
Cette position rejoint les préoccupations européennes en matière de gouvernance des mers. L'Union européenne a fait de la protection de 30 pour cent des espaces marins d'ici à 2030 un objectif structurant, et les résultats observés à Madère fournissent aux décideurs publics des éléments d'évaluation concrets sur les bénéfices des restrictions de pêche.
Madère, pionnière de la conservation marine dans l'Atlantique Nord
L'archipel de Madère, qui comprend l'île principale, la destination balnéaire de Porto Santo, les îles Desertas et les lointaines îles Selvagens, pratique la conservation marine depuis plus d'un demi-siècle.
En 1971, les autorités ont créé une réserve autour des îles Selvagens pour protéger les Cagarras-do-atlântico, des oiseaux marins présents autour de Madère et d'autres îles de l'Atlantique. Élargie en 2022, cette réserve couvre désormais près de 2 600 kilomètres carrés, ce qui en fait la plus grande aire marine protégée de l'Atlantique Nord.
Une autre réserve, établie autour des îles Desertas au début des années 1990, a permis à une colonie de phoques moines de Méditerranée, l'un des mammifères marins les plus menacés d'Europe, de passer de huit individus seulement à 31.
Une leçon pour les politiques publiques de la mer
Le cas madérien illustre la capacité des politiques de protection à produire des résultats mesurables sur des horizons variés, de la décennie pour les populations de phoques à l'année pour la taille des poissons. Il conforte l'idée que l'action publique, lorsqu'elle est adossée à un suivi scientifique rigoureux, constitue un instrument efficace de préservation du patrimoine naturel.
Les données recueillies au cours de cette expédition devraient alimenter les travaux des chercheurs et des gestionnaires d'aires marines au-delà de Madère. Elles seront également utiles aux instances européennes et internationales chargées d'évaluer l'atteinte des objectifs de protection de l'océan, dans un contexte où les connaissances sur la vie marine demeurent fragmentaires.
Questions fréquentes
Où se déroule l'expédition scientifique sur la protection marine ?
Aux îles Desertas, un groupe de trois îlots rocheux inhabités situé à environ 40 kilomètres au sud-est de Madère, au Portugal.
Combien de scientifiques participent à cette mission ?
Près de 200 chercheurs, répartis sur une quinzaine d'embarcations, dont le voilier amiral Santa Maria Manuela.
Quels résultats la protection marine a-t-elle produits à Madère ?
La réserve des îles Desertas a permis à la colonie de phoques moines de Méditerranée de passer de huit animaux à 31, et la réserve des îles Selvagens, élargie en 2022, couvre près de 2 600 kilomètres carrés, la plus vaste aire marine protégée de l'Atlantique Nord.
