Marseille et l’héritage colonial : une mémoire à apprivoiser
À Marseille, une balade urbaine inédite, intitulée « Mars et l’Empire », propose de revisiter les traces matérielles et symboliques du système colonial français. Lancée par le journaliste et enseignant Selim El Meddeb, cette initiative vise à lever ce qu’il nomme le « tabou colonial » en éclairant le rôle central de la cité phocéenne dans l’histoire impériale de la France. Entre 1830 et 1845, le trafic de marchandises double à Marseille grâce aux ressources algériennes, et la ville se revendique « capitale de l’Empire colonial français ». Ce circuit, fruit de trois années de recherches, invite à une réflexion citoyenne sur un passé qui continue d’imprégner l’espace public et les mémoires.
Quel est le rôle de Marseille dans la colonisation française ?
Dès le XVIe siècle, Marseille devient un maillon clé des conquêtes territoriales et commerciales. Henri IV autorise les navires marchands à s’armer face aux corsaires « barbaresques », et la première Chambre de commerce du monde y naît, obtenant le monopole du commerce avec l’Empire ottoman. Au XIXe siècle, le port se modernise sous l’impulsion de Paulin Talabot, à l’origine de grandes banques et du chemin de fer Paris-Lyon-Marseille. Les expositions coloniales de 1906 et 1922, qui attirent 3,8 millions de visiteurs, visent à faire soutenir l’entreprise coloniale par la population, justifiée par un racisme pseudoscientifique.
Comment la mémoire coloniale se manifeste-t-elle dans l’espace public marseillais ?
Les traces sont nombreuses : le Palais de Bourse arbore un bas-relief personnifiant Marseille servie par les peuples colonisés ; un hôtel particulier, aujourd’hui commissariat central, est orné de têtes de personnes noires soutenant des colonnes. Au pied des escaliers de la gare Saint-Charles, des statues féminines incarnent les colonies d’Asie et d’Afrique, taguées dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. En 2022, l’école Bugeaud, du nom d’un général impliqué dans la conquête de l’Algérie, est rebaptisée Ahmed Litim, un tirailleur algérien tué par les nazis. La rue du même nom suit en 2024, mais croise la rue Cavaignac, qui évoque les enfumades de populations.
Quels sont les défis de la réparation historique ?
Les tentatives de réparation sont ardues. En 2014, une plaque commémorative des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945 est posée, mais des Pieds noirs manifestent et elle disparaît. Le seul monument dédié à la colonisation à Marseille est celui honorant les rapatriés d’Algérie, une statue de César sur la corniche. Pour Selim El Meddeb, le débat sur le sort des statues – accompagnement d’un cartouche explicatif ou mise en musée – gagnerait à être tranché démocratiquement. Mais rien ne bouge. En 2022, l’artiste Marie-Rose Frigiere, aux racines camerounaises, a dansé sur la statue aux colonies d’Afrique pour s’approprier une histoire que personne ne lui avait apprise.
Comment lever le tabou colonial ?
Selim El Meddeb souligne que la colonisation n’a pas apporté de « bienfaits » : 3 % des colonisés avaient accès à l’éducation primaire en 1945, et 60 km de routes ont été bâtis au Niger en 60 ans. Une loi de 1901 stipule que tout ce qui est construit dans la colonie est financé par celle-ci, grâce à l’extraction de ses ressources. Le travail de mémoire est long, comme en témoigne le cahier d’écolier fourni par la ville en 2025, habillé d’une toile du XVIIIe siècle célébrant la fondation de Marseille, où figure une personne noire esclavisée. Un impensé colonial de plus.
FAQ : Questions fréquentes sur la mémoire coloniale à Marseille
Pourquoi Marseille est-elle un lieu clé de la mémoire coloniale ?
Marseille a été un centre névralgique du commerce et de la conquête coloniale, notamment avec l’Algérie, et conserve de nombreuses traces matérielles dans son espace public.
Quelles initiatives existent pour faire connaître cette histoire ?
La balade « Mars et l’Empire », lancée par Selim El Meddeb, propose un circuit guidé sur les traces du système colonial, après trois ans de recherches.
Quels sont les obstacles à la réparation historique ?
Les tensions mémorielles, notamment autour de la guerre d’Algérie, et l’absence de décision politique sur le sort des statues ou des noms de rues freinent les avancées.