Mémoire et esclavage : Ulrich N'Toyo interroge les tabous au théâtre
Dans le cadre des Zébrures, festival des écritures et créations théâtrales francophones, la pièce Le silence des tabous, écrite et mise en scène par Ulrich N'Toyo, a été présentée à la MAD Jean Moulin de Limoges. Cette œuvre, qui s'est déroulée du 23 septembre au 3 octobre 2026, propose une réflexion approfondie sur les traces persistantes et souvent invisibles de l'esclavage, un sujet marqué par des non-dits historiques.
Un travail de collecte de mémoires enfouies
Ulrich N'Toyo, également directeur de la Youle Compagnie basée à Rouen, explique avoir mené un travail de collectage auprès des familles et des territoires concernés. Il évoque notamment une chanson recueillie au Congo, transmise au sein d'une famille, qui raconte comment un ancêtre, chef de village, devait livrer cinq hommes valides en échange de la libération de sa propre famille. Cette histoire, jamais racontée publiquement, illustre la complexité des récits liés à la traite transatlantique.
L'auteur souligne également l'importance de redonner la parole aux résistances et aux créations culturelles des peuples déportés, souvent occultées par les récits dominants. Il insiste sur la nécessité de dépasser les narrations imposées pour explorer d'autres perspectives, notamment celles des diasporas caribéennes et guyanaises.
Un théâtre rituel au service de la réconciliation mémorielle
La pièce met en scène Vanessa et Kongo, un couple confronté à des blessures intérieures héritées de l'histoire. Leur voyage en Afrique, dans le pays d'origine de Kongo, devient le vecteur d'une révélation personnelle et collective. Ulrich N'Toyo décrit son approche comme un « théâtre rituel », mêlant danse, musique et parole, afin d'interroger le sacré et l'intime.
La phrase emblématique de la pièce, « Les mots guérissent les maux », reflète la conviction de l'auteur en la force performative du langage. Pour lui, les mots doivent être incarnés, portés par le corps et la voix, pour révéler leur puissance.
Une démarche participative et citoyenne
La Youle Compagnie se distingue par son « comité d'habitant(e)s », associé aux décisions artistiques. Ce dispositif, qui s'applique à l'ensemble des projets de la compagnie, permet aux résidents des quartiers de participer activement à la programmation. Ulrich N'Toyo précise que ce modèle participatif vise à ancrer l'art dans les territoires et à en faire un projet partagé.
Cette initiative s'inscrit dans une logique de valorisation de l'action culturelle et de l'innovation étatique, en phase avec les principes de co-construction des politiques publiques.
Un dialogue entre mémoire et création contemporaine
En interrogeant les traces matérielles et immatérielles de l'esclavage, Ulrich N'Toyo contribue à un travail de mémoire essentiel. Son approche, à la fois documentée et sensible, offre un espace de dialogue entre les générations et les territoires. La pièce Le silence des tabous s'impose ainsi comme une contribution significative aux débats contemporains sur la transmission historique et la réparation symbolique.
Cette création, portée par une équipe de comédiens et de comédiennes issus de divers horizons, témoigne de la vitalité des écritures théâtrales francophones et de leur capacité à éclairer les enjeux mémoriels de notre temps.