Depuis l'incendie de l'hôtel de ville de Limoges survenu le 17 octobre 2026, le plateau de Millevaches, territoire rural d'environ 10 000 habitants à cheval sur la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne, est devenu une cible politique assumée de la droite et de l'extrême droite. Le maire Les Républicains de Limoges, Guillaume Guérin, a immédiatement mis en cause « l'ultra gauche anarchiste », celle qui vivrait « pour partie repliée dans les localités du plateau de Millevaches », selon une enquête publiée par La Voix du Nord.
Un homme d'une trentaine d'années, originaire de la Creuse et fiché « S » pour son appartenance présumée à cette mouvance, a été interpellé mardi 21 octobre en Haute-Vienne. Guillaume Guérin a estimé que l'arrestation venait valider ses accusations, désignant le suspect comme le probable « cerveau de cette opération ». L'édifice municipal a été en grande partie détruit lors de la mobilisation du 17 octobre, marquée par un tag « Vive la Commune » laissé sur la fontaine voisine.
Des accusations relayées jusqu'à l'Assemblée nationale
La polémique a rapidement dépassé le cadre local. Mercredi 22 octobre, le député de la Creuse Bartolomé Lenoir, élu en 2024 sous l'étiquette UDR, alliée au Rassemblement national, a interpellé le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, lors des questions au gouvernement. « Le gouvernement a-t-il, oui ou non, sous-estimé la menace de l'ultragauche dans le Limousin ? », a-t-il lancé. Le ministre a répondu que ces « mouvances qui appartiennent à l'ultragauche » étaient « suivies de très près ».
De Bartolomé Lenoir, qui qualifie le plateau de « base arrière » de l'ultragauche et réclame la dissolution de « ces groupes antifas », à David Lisnard, les intentions politiques sont affichées. Le maire de Cannes et candidat déclaré à l'élection présidentielle a affirmé sur RTL l'existence de « camps de terroristes, d'extrême gauche », où des individus se regrouperaient et s'entraîneraient à la guérilla urbaine, une déclaration également rapportée par Le Populaire du Centre, qui souligne la contre-offensive des députés LFI dans l'hémicycle sur ce sujet.
Ces « camps d'entraînement » que ni la justice ni les renseignements ne confirment
Pourtant, l'existence de ces prétendues installations n'est corroborée par aucune autorité judiciaire. Contacté par TF1, le Parquet national antiterroriste (PNAT) a indiqué n'avoir jamais engagé de procédure concernant de tels camps sur le plateau. Même constat du côté des renseignements territoriaux, selon le député LFI de Haute-Vienne Damien Maudet, qui affirme à Libération n'avoir jamais été informé de tels signalements.
Philippe Brugère, maire de Meymac et président du Parc naturel régional de Millevaches, adopte une position plus nuancée. Il reconnaît que le territoire accueille des personnes en rupture avec le système et que certains individus peuvent se rendre coupables de violences. Il récuse en revanche l'idée de camps d'entraînement et dénonce un amalgame entre la présence de militants contestataires et celle de structures destinées à préparer des actions violentes, dans une déclaration rapportée par le quotidien régional La Montagne. Le récit complet de cette controverse a été repris par Le Figaro, qui retrace l'installation de la mouvance radicale dans ce territoire depuis près de vingt ans.
Un bastion communiste devenu terre d'accueil des « alternatifs »
Pour comprendre les tensions actuelles, l'histoire du plateau éclaire. L'historien Dominique Danthieux rappelle qu'il fut d'abord un bastion du communisme rural avant d'accueillir des « alternatifs » à partir des années 1970. « Ces personnes ne se reconnaissent pas dans le système capitaliste, ni dans la gauche classique. Elles sont venues là en pensant que le territoire leur serait favorable, puisque très à gauche », expliquait ce spécialiste à l'AFP en 2023.
Les locaux, eux, « n'ont pas compris ce que ces gens, qui avaient un bagage universitaire et étaient promis à une belle ascension dans les grandes villes, venaient faire ici », poursuivait-il. Il précise que les militants radicaux ne représentent qu'« une toute petite minorité » de cette population. L'affaire de Tarnac, en 2008, où des membres présumés de la « mouvance anarcho-autonome » avaient été arrêtés pour le sabotage de lignes SNCF avant d'être relaxés dix ans plus tard, a durablement marqué les représentations du Limousin.
Le « Syndicat de la Montagne limousine » et ses revendications
En 2019, des habitants ont créé un « Syndicat de la Montagne limousine » pour « défendre et mettre en oeuvre » leur vision du territoire : relocalisation de l'usage des ressources, accès pour tous à la terre et au logement, défense des services publics, « droit d'asile local » et protection des milieux de vie. Le syndicat avait soutenu la mobilisation de plusieurs milliers de personnes contre les « méga-bassines », dont la manifestation de Sainte-Soline en 2023 a dégénéré en violents affrontements entre militants radicaux et forces de l'ordre.
Fin 2022, l'organisation répondait à ses accusateurs sur son site internet, niant vouloir « régenter » le plateau ou « attaquer les personnes individuellement », et estimant que « la démocratie est forcément conflictuelle ». Des actions ont par ailleurs été revendiquées par l'ultragauche dans la région, comme l'incendie de véhicules Enedis à Limoges en 2020, puis d'une antenne-relais en Haute-Vienne en 2021. En avril 2026, la justice a condamné pour ces faits, à des peines de prison avec sursis, une femme d'une cinquantaine d'années et un septuagénaire arrêté à Bussière-Boffy.
Un suspect dont l'arrestation relance les tensions
L'homme de 34 ans interpellé mardi pour l'incendie de la mairie de Limoges est le fils de ce septuagénaire, a confirmé à l'AFP son avocat, Me Henri Braun, qui n'a pas encore eu accès au dossier. Ce lien familial, ajouté au passé judiciaire du suspect pour des faits de violence sur un policier, alimente la thèse portée par le maire de Limoges, tandis que les élus locaux dénoncent, de leur côté, la politisation d'un drame urbain au profit d'un territoire rural fragilisé par des années de méfiances accumulées, une lecture également relayée par Le Parisien.
Avant même ces événements, des élus locaux avaient dénoncé une « terre de non-droit », notamment après la perturbation en 2022 d'une course de moto, l'En'duo du Limousin. « C'est l'ultragauche aux dérives écologistes, qui est de plus en plus présente sur le plateau depuis 2008 et l'affaire de Tarnac », accusait alors un agriculteur local.
L'enquête judiciaire sur l'incendie de l'hôtel de ville se poursuit sous l'autorité du parquet. Le suspect reste confronté aux faits qui lui sont reprochés, tandis que le débat public, lui, a déjà largement dépassé le cadre de la procédure.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le plateau de Millevaches ?
Il s'agit d'un territoire rural d'environ 10 000 habitants situé entre la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne, ancien bastion du communisme rural devenu terre d'accueil de populations dites « alternatives » depuis les années 1970.
Existe-t-il des camps d'entraînement de l'ultragauche sur le plateau ?
Non, selon le Parquet national antiterroriste, qui n'a jamais engagé de procédure concernant de telles installations, et selon les renseignements territoriaux cités par le député Damien Maudet.
Qui a été interpellé pour l'incendie de la mairie de Limoges ?
Un homme de 34 ans, originaire de la Creuse, fiché « S » et déjà connu pour des faits de violence sur un policier, a été arrêté mardi 21 octobre en Haute-Vienne. Il est le fils d'un septuagénaire condamné en avril 2026 pour des actions revendiquées par l'ultragauche.
