Les investissements massifs en intelligence artificielle interrogent la souveraineté numérique européenne
Les géants technologiques américains prévoient d'investir plus de 590 milliards d'euros en infrastructures d'intelligence artificielle en 2026, soit une augmentation de 75% par rapport à l'exercice précédent. Cette dynamique d'investissement sans précédent soulève des questions stratégiques pour l'Union européenne et sa capacité à maintenir son autonomie technologique.
Une mobilisation financière historique du secteur privé américain
Les dépenses d'investissement (CapEx) annoncées par les principales entreprises technologiques atteignent des niveaux remarquables. Amazon prévoit à elle seule un investissement de 170 milliards d'euros, suivi par Alphabet avec 155 milliards d'euros. Microsoft et Meta complètent ce tableau avec respectivement 122 et 113 milliards d'euros d'investissements programmés.
Ces montants, qui dépassent le PIB nominal de la Suède, témoignent d'une transformation structurelle de l'économie numérique. Comme l'indique Jensen Huang, dirigeant de Nvidia, nous assistons à "la plus vaste construction d'infrastructures de toute l'histoire de l'humanité".
Les projections sectorielles confirment cette tendance : les ventes mondiales de semi-conducteurs devraient franchir pour la première fois le seuil de 842 milliards d'euros en 2026. Les cabinets d'analyse, notamment JPMorgan Chase et McKinsey, anticipent un investissement cumulé de 4 200 milliards d'euros d'ici 2030.
Financement et risques économiques
Cette course à l'investissement s'accompagne d'un recours accru à l'endettement. Morgan Stanley estime que les hyperscalers emprunteront environ 337 milliards d'euros en 2026, soit plus du double des montants levés l'année précédente. Cette dynamique pourrait porter les émissions d'obligations d'entreprises américaines à un niveau record de 1 900 milliards d'euros.
Les analystes financiers expriment néanmoins des réserves quant à la soutenabilité de ces investissements. Alex Haissl, de Rothschild & Co, souligne que "plusieurs éléments laissent penser que le boom de l'IA sera probablement bien plus coûteux que ce que les investisseurs imaginent". Cette prudence est partagée par d'autres observateurs du marché, qui questionnent le retour sur investissement à court terme.
Réponse européenne et enjeux de souveraineté
Face à cette offensive américaine, l'Union européenne développe sa stratégie avec les initiatives "AI Factories" et le plan d'action "AI Continent", lancés en avril dernier. Ces programmes visent à mobiliser des investissements publics-privés pour renforcer les capacités européennes.
Cependant, les chiffres révèlent un écart considérable : les dépenses européennes totales en infrastructures de données cloud souveraines s'élèveront à seulement 10,6 milliards d'euros en 2026. Bien qu'il s'agisse d'une progression de 83% sur un an, ce montant reste marginal comparé aux investissements américains.
Arthur Mensch, directeur général de Mistral AI, observe que "les entreprises américaines construisent l'équivalent d'un nouveau programme Apollo chaque année", tout en reconnaissant que "l'Europe construit une excellente régulation avec l'AI Act, mais on ne peut pas atteindre la suprématie en calcul par la seule régulation".
Initiatives françaises et européennes
Mistral AI illustre les efforts européens de résistance dans cette course technologique. L'entreprise française a levé 1,7 milliard d'euros en septembre 2025, atteignant une valorisation de 12 milliards d'euros. Son plan d'investissement d'un milliard d'euros pour 2026 comprend notamment la construction d'un centre de données à Borlänge, en Suède, pour 1,2 milliard d'euros.
Ce projet, développé en partenariat avec EcoDataCenter, vise à offrir un "calcul souverain" conforme aux normes européennes de protection des données, tout en exploitant l'énergie verte suédoise. L'ouverture est prévue pour 2027.
Perspectives et défis stratégiques
Les géants américains proposent parallèlement des solutions de "souveraineté allégée" avec des "zones cloud localisées" en Allemagne et au Portugal. Ces initiatives promettent une résidence locale des données, mais les experts soulignent leur dépendance technique persistante aux maisons mères américaines.
Cette situation expose l'industrie européenne aux fluctuations de l'économie et de la politique étrangère américaines, questionnant l'efficacité de ces compromis pour garantir une véritable autonomie technologique.
L'année 2026 apparaît ainsi comme un moment charnière où se dessinent les équilibres futurs entre investissements massifs américains et stratégie européenne de souveraineté numérique ciblée.