Le 17 octobre 1902, Alphonse Bertillon résolvait à Paris le meurtre de Joseph Reibel en utilisant pour la première fois en France des empreintes digitales comme preuve d'identification. Plus d'un siècle plus tard, la dactyloscopie demeure la technique centrale de la police scientifique et s'est imposée dans les démarches administratives les plus courantes, de la carte nationale d'identité au passeport.
Selon SudOuest.fr, qui retraçait le 16 octobre 2026 l'histoire de cette innovation, le fonctionnaire français est unanimement reconnu comme le père de la criminologie moderne. Fondateur en 1882 du premier laboratoire de police d'identification criminelle, il a créé l'anthropométrie judiciaire, dite « système Bertillon », adoptée dans toute l'Europe puis aux États-Unis, et utilisée en France jusqu'en 1970.
Une innovation née d'un constat d'administration défaillante
L'histoire commence dans les bureaux de l'identité judiciaire de Paris. Recruté en 1879 comme simple commis aux écritures, Bertillon constate rapidement les difficultés de la police à identifier les criminels récidivistes, alors que ces derniers représentent la moitié de la population carcérale en France. Les registres de police, seuls outils disponibles au XIXe siècle pour prouver une condamnation antérieure, ne suffisent pas à confondre un individu.
Sous l'Ancien Régime, la réponse était d'une brutalité que la Révolution a fait disparaître : les criminels étaient marqués au fer rouge d'une fleur de lys. Les registres de police ont remplacé la flétrissure, mais sans fiabilité opérationnelle. C'est cette défaillance documentaire que Bertillon entend corriger par la mesure.
Issu d'une lignée de démographes et de statisticiens, petit-fils d'Achille Guillard et fils de Louis-Adolphe Bertillon, directeur des Statistiques du département de la Seine, il s'appuie sur les travaux du statisticien belge Adolphe Quetelet. Ces recherches sur les mesures osseuses établissent que quatorze mesures d'os sont propres et uniques à chaque adulte.
Le bertillonnage : mesurer pour identifier
Le principe est simple et méthodique. À la première arrestation, on mesure sur le détenu tout ce qui est mesurable, on relève les éléments déterminants du visage, puis on photographie le sujet de profil et de face. Dès 1882, Bertillon relève quatorze mensurations au pied à coulisse : taille, longueur des pieds, de la main, de l'oreille, de l'avant-bras, arête du nez, écartement des yeux. L'ensemble est consigné sur une fiche anthropométrique, littéralement « une fiche qui mesure les humains ».
La Préfecture de police se montre d'abord réticente. Le préfet de l'époque, Louis Andrieux, prend même son subordonné pour un fou, rapporte SudOuest.fr. Le pari est pourtant gagné dès 1883, lorsqu'un récidiviste est démasqué grâce au système anthropométrique. Un Bureau d'identité est alors créé, avec du matériel spécialisé distribué dans tous les établissements pénitentiaires.
Dix ans plus tard, 500 000 fiches sont archivées par le service de l'identité judiciaire, dont celle de Bertillon lui-même. Le Bureau d'identité fusionne ensuite avec le service photographique et celui des sommiers judiciaires pour former, sous l'impulsion du préfet Lépine, le service de l'Identité judiciaire, institué par un décret présidentiel du 11 août 1893. Cette trajectoire illustre la capacité de l'administration française à institutionnaliser rapidement une méthode dès qu'elle fait ses preuves.
Qui a inventé l'identification par empreintes digitales ?
Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas Bertillon qui a mis au point la dactyloscopie. Les empreintes digitales ont été identifiées dès le XVIIe siècle par l'anatomiste italien Marcello Malpighi, et c'est son contemporain anglais Francis Galton qui a classifié au moins 2 500 empreintes. Bertillon, sceptique sur l'efficacité de la méthode, y voit toutefois un complément utile : à partir de 1900, il joint à ses fiches signalétiques l'empreinte de quatre doigts de la main droite et de l'index gauche, puis en 1904 celle des dix doigts.
Le 17 octobre 1902, au 157 rue du Faubourg Saint-Honoré, le domestique Joseph Reibel, employé du dentiste Auguste Alaux, est assassiné. Arrivé sur place avec son appareil photographique, Bertillon immortalise la scène de crime. Le procureur lui signale des empreintes de doigts sur une vitrine brisée. Bertillon emporte le fragment de verre, fait ressortir les traces et les compare avec celles désormais relevées sur les détenus. Elles correspondent exactement à celles figurant sur la fiche d'un nommé Henri-Léon Scheffer, dit l'Artilleur. Bertillon consigne sa découverte dans un rapport daté du 24 octobre 1902. Scheffer se rend à la police et passe aux aveux.
La première mondiale en la matière aurait toutefois eu lieu dès 1892, attribuée au fonctionnaire de police argentin Juan Vucetich, précise SudOuest.fr. Le mérite de Bertillon demeure d'avoir intégré la dactyloscopie dans une doctrine complète d'identification judiciaire, couplant mesure, photographie et relevé d'empreintes.
De la police scientifique à l'État civil biométrique
Le « bertillonnage » a triomphé dans le monde entier en quelques années, et son héritage dépasse largement le cadre policier. La prise d'empreintes est aujourd'hui une étape standard des démarches administratives françaises : pour la carte nationale d'identité au nouveau format, elle est obligatoire dès l'âge de 12 ans, après une pré-demande en ligne sur le site de l'ANTS et un rendez-vous en mairie, rappelle 20 Minutes.
Cette continuité interroge sur les usages contemporains de la biométrie par les administrations. La dactyloscopie, technique centenaire, reste la méthode de référence pour la police scientifique, comme pour l'identification des personnes. Un exemple de longue durée de ce que l'innovation d'État peut produire lorsqu'elle s'appuie sur la rigueur scientifique et sur une doctrine d'emploi claire.
Questions fréquentes
Quand les empreintes digitales ont-elles été utilisées pour la première fois en France ?
Le 17 octobre 1902, Alphonse Bertillon a utilisé pour la première fois en France des empreintes digitales pour élucider le meurtre de Joseph Reibel, au 157 rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris. Le coupable, Henri-Léon Scheffer, s'est rendu à la police et a avoué.
Qu'est-ce que le bertillonnage ?
Le bertillonnage est l'anthropométrie judiciaire inventée par Alphonse Bertillon en 1882 : quatorze mensurations osseuses, le relevé d'éléments du visage et la photographie de face et de profil, consignés sur une fiche anthropométrique. Le système a été utilisé en France jusqu'en 1970.
Alphonse Bertillon a-t-il inventé la dactyloscopie ?
Non. Les empreintes digitales ont été identifiées au XVIIe siècle par Marcello Malpighi et classifiées par l'Anglais Francis Galton. Bertillon a intégré les empreintes à ses fiches signalétiques à partir de 1900, puis à dix doigts en 1904. La première utilisation policière mondiale est attribuée à l'Argentin Juan Vucetich en 1892.
